L'article sur le prêt illimité mis en place à Albi paru dans le dernier numéro du BBF, bouscule un peu nos habitudes, tant dans sa forme que sur le fond. Si Bibliobsession en fait une bonne analyse, j'ai entendu au congrès des collègues tirer à boulet rouge sur l'expérimentation. Mais c'est peut-être plus sur la forme que sur le fond que la colère s'exprime : il faut dire que les collègues d'Albi n'y sont pas allés de main morte, prônant allègrement la bibliothèque vide ("et si la bibliothèque de lecture publique de demain était une bibliothèque aux rayonnages vides, la majorité de ses collections en libre accès étant chez le lecteur et non plus dans les murs de la bibliothèque ?"). Il y a bien sûr de la provoc dans cette phrase, mais elle peut faire peur et se retourner contre ceux qui souhaitent élargir leur offre. Tout le monde n'a pas aujourd'hui la possibilité d'emprunter 15 documents, et j'ai une pensée pour les bibliothèques qui n'en offrent que 4 ou 5 à leur lecteurs, globalement ou par types de supports ou de collections.
Il est nécessaire d'organiser les prêts en fonction de ses collections, avec un objectif principal, satisfaire le lecteur. Satisfaire celui qui emprunte, de façon à ce qu'il puisse emprunter le nécessaire mais aussi le superflu. Satisfaire aussi celui qui entre dans la bibliothèque et qui a besoin d'avoir sous ses yeux un large éventail de documents. Cela est vrai globalement, cela est vrai aussi dans le détail : il faut avoir dans le règlement les moyens d'empêcher un lecteur de prendre tout un fonds dans un domaine donné (cela peut être par une formule du genre : les bibliothécaires sont habilités à limiter le prêt de certains documents... etc).
Mais le vrai problème n'est pas toujours là où il paraît, cf. le commentaire de Bertrand Calenge sur l'article de Silvère Mercier cité plus haut : "Donc si la bibliothèque potentiellement vide existe, elle n'est pas vide de documents face au flot des emprunteurs, elle est vide de lecteurs - et pleine de documents inadéquats, obsolètes, etc., bref des documents IOUPI !!!"
Ci-dessous en vrac, quelques commentaires, en réponse à certaines réflexions entendues, sur ce qui peut pousser les bibliothèques à augmenter leurs quotas de prêts, ou à les supprimer.
Est-ce une tentative désespérée pour tenter de ne pas perdre des lecteurs ?
- Non. Les prêts chutent et les lecteurs s'éloignent, et cela nous fait simplement prendre conscience que nous ne sommes pas proches de nos lecteurs, que nous ne les avons pas compris, que nous ne les avons pas bien "servis" (je me place bien sûr dans ce nous). Et qu'il faut aujourd'hui mener des actions qui nous rapprochent d'eux, parce que le "service public" auquel nous sommes attachés, c'est les servir, eux, et non pas nous satisfaire, nous.
- Quand on a des collections qui tournent 2 ou 3 fois dans l'année, certains plus, d'autres moins (0,8 fois est courant pour certains domaines), on est mal placé pour critiquer ceux dont les collections tournent tellement que certains documents ne sont jamais sur place. (sur les taux de rotation, voir l'article de Bertrand Calenge)
- Pour un tel lecteur, combien sont repartis parce que les collections ne correspondaient pas à leur attente ? Combien sont repartis frustrés parce qu'ils ne pouvaient pas satisfaire leurs plaisirs superflus parce que leurs quotas de besoins utilitaires était atteint ?
- La moyenne nationale n'ayant jamais atteint 20% on peut se poser la question, surtout quand on jette un oeil au delà des frontières. Devons-nous nous en glorifier ?
- Qui a dit que les livres à grand succès, très demandés, sont les meilleurs et que ceux qui restent, "ceux dont personne n'a voulu", sont inintéressants ? Certainement pas les bibliothécaires, qui ont acheté les deux catégories, et qui sans cesse essaient de promouvoir les ouvrages plus difficiles ! Alors non, ne restent pas en rayon que les livres dont personne n'a voulu. Et puis, si on se mettait à acheter des livres qui plaisent aux lecteurs et pas seulement aux bibliothécaires, parce qu'à force de construire des collections "intellectuellement" très cohérentes et satisfaisantes, on oublie peut-être la raison d'être de nos bibliothèques "publiques". On est bien d'accord, il n'y a pas de mauvais livres dans nos bibliothèques ? Pas de guides obsolètes, pas de livres défraîchis, de littératures inconnues .... Normal, le désherbage a été fait tout aussi consciencieusement que les acquisitions.IOUPI !
- Parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent, qu'ils ne savent pas chercher, ne savent pas réserver ?? Mais quelle bande de gogols on a dans nos bibliothèques !! Et si on arrêtait de les prendre pour des crétins nos lecteurs, si on se mettait à les respecter, peut-être qu'ils finiraient par aimer venir chez nous ? Le problème est qu'aujourd'hui, s'ils désertent nos bibliothèques, c'est aussi parce qu'ils trouvent chez la concurrence tout ce qui leur convient. Je me demande d'ailleurs comment ils font, doués comme ils sont, sans l'aide de bibliothécaires ! Certains disent qu'internet est un "nouveau club pour initiés". Ce que je ne comprend pas, c'est qu'il y a trois ou quatre fois plus d'internautes que de lecteurs en bibliothèques. Où est le club d'initiés ?
- Pour le lecteur, manifestement oui puisqu'il y trouve son compte, ce qui à première vue était l'objectif. Pour le bibliothécaire d'Albi aussi, puisqu'il a la satisfaction d'avoir "servi" à quelque chose. Quand aux autres bibliothécaires, c'est un peu différent pour eux : quand on a mis des années à constituer des collections savamment mises en scènes pour une rencontre tellement fortuite entre le livre et le lecteur qu'elle en est très aléatoire, il est normal de s'inquiéter. Une statistiques intéressante est celle du taux de non renouvellement des adhésions. J'ai connu une grande métropole de province il y a quelques temps, où plus de la moitié des lecteurs ne se réinscrivaient pas d'une année sur l'autre. Édifiant sur la qualité de l'offre de ces collections "savamment mises en scène" !
Peut-être faut-il simplement raison garder, et si un prêt illimité dépasse cette raison, 5 documents dans une grande bibliothèque est tout autant déraisonnable. Alors mettons-nous sereinement autour d'une table pour trouver le juste milieu qui satisfasse tant le lecteur que le bibliothécaire.

La fin de biblio.fr a ceci de positif que l'on vous verra plus souvent
sur nos blogs, avec grand plaisir. Quand on prend l'habitude d'écrire,
il est difficile de s'arrêter, et cela n'a rien à voir avec le
narcissisme dont nous accusent certains. Bien cordialement.
Rédigé par : Francis | 24/06/2009 à 13:31